Brahim Alaoui

Directeur des Expositions Institut du Monde Arabe

1. Un 2. Deux

En 1965, Belkahia abandonne la pratique de la peinture de chevalet pour travailler le cuivre. Matériau nouveau pour lui, qu'il martèle, brûle, oxyde, découpe et froisse jusqu'à délivrance, jusqu'à en faire jaillir d'emblématiques empreintes, des compositions en bas-reliefs, ondulés, souples et rythmés. Une fois le cuivre maîtrisé, et estimant qu'il en avait épuisé les possibilités d'expression, l'artiste se tourne vers d'autres matériaux. Ainsi, en 1974, Belkahia opte pour le travail sur la peau d'agneau. Il la tanne, l'assouplit, l'affine jusqu'au diaphane, au terme d'un processus purificateur, nécessaire à ses yeux, car il permet, pense-t-il, de libérer une énergie qui, retenue, serait néfaste. La peau tel un parchemin, est étirée sur des fonds de bois aux découpes totémiques. Elle devient le réceptacle où vient s'inscrire « la mémoire tatouée ».

Ce sont des signes-symboles et des graphismes peints avec des pigments minéraux et des teintures végétales, en particulier du henné, et dont les nuances de couleur, jouant sur l'ambivalence du désir et du sacré évoquent les fragments du corps tellurique et poétique.Cette démarche singulière s'apparente à une descente intuitive dans le monde du dedans,à une volonté de décrypter ou de faire apparaître ce qui était implicitement contenu, à l'état amorphe, dans le matériau le plus humble. Elle semble aimantée par une approche symbolique et sexuelle du corps, ce corps si souvent oublié ou censuré, célébré chez lui dans une sorte de rituel et signifié dans un langage plastique et une problématique d'aujourd'hui.

Salah Stétié

Diplomate libanais Ecrivain, Poète, Critique d'Art


Novateur Belkahia ? Oui, avec décision, mais non de la tribu de ceux qui, pour renouveler les choses, commencent par casser la tradition dont, le voulussent-ils ou non, ils sont issus. Belkahia est trop sûr de la nature et de la qualité de sa tradition, arabe et amazigh, islamique et méditerranéenne, immémoriale et tournée vers le futur, chevauchant l'Orient et l'Occident sur le même cheval - avec sensibilité, mais aussi, et très souvent, avec autorité. Non l'autorité de la volonté, mais celle, énigmatique, de la fascination. Métier d'aveugle est le peinture. Et sur le fond de l'œil du peintre, au point dit précisément « aveugle », ce sont les images qui naissent, toutes les icônes, nourries de la substance noire insubstantielle, écran paradoxal et combien ambigu, philosophiquement parlant, de l'étrange machine à rêver que chacun est.

Jean-Hubert Martin

Directeur de la Kunsthalle de Berne,du Musée National Centre Pompidou,du Musée National des Arts d'Afrique et d'Océanie,du Museum Kunst Palast de Düsseldorf.

1. Un 2. Deux

Fort de cet esprit d'ouverture et d'une mentalité d'aventurier, il n'était pas question pour Belkahia de se contenter d'une simple transposition de sa culture en quelques signes vernaculaires apposés sur une toile. Sa pratique a été soumise à une sérieuse analyse critique qui l'a amené à s'interroger sur toutes ses composantes, incluant le support et les couleurs en tant que matériaux. Sa passion pour la culture matérielle de son pays et sa grande sensibilité aux qualités de formes et de matières des objets marocains lui ont dicté la solution.

A la toile d'une neutralité ingrate il substituait le grain chaleureux de la peau d'agneau comme un parchemin et, dans une inflexion logique, les teintures aux coloris de terre, tel que le henné, remplaçaient les peintures acryliques ou à l'huile. L'avantage de ses choix s'est révélé avec le temps particulièrement pertinent. Sa peinture évitait le pastiche de la culture matérielle marocaine, mais tirait un parti optimal de ses qualités de matière et de couleur. En même temps, elle échappait aux stéréotypes d'une peinture abstraite diffusée longuement dans le tiers monde par les centres européens.

Rajae Benchemsi

Critique d'art et romancière

1. Un 2. Deux

Farid Belkahia, après cinq années passées à l'Ecole des Beaux Arts de Paris, de 1954 à 1959, part à Prague pour une période de trois ans. C'est là qu'il acquiert sa maturité. En effet, l'obsession du cercle et de la flèche apparaît déjà comme une sorte d'alphabet personnel. Alphabet qui, tout au long de son œuvre fonctionnera comme un repère nécessaire à l'expression d'une conception particulière de l'être. Très tôt il considère que l'être est un ensemble de forces terriennes qui, par une communication très forte avec les éléments dans leur immense diversité doit tendre, (d'où l'une des premières significations de la flèche), vers une sorte de plénitude mystique…Il consacre alors beaucoup de temps à l'Ecole et explore de nouvelles techniques de travail. Il abandonne la peinture à l'huile sur papier pour s'orienter vers un matériel traditionnel, le cuivre…

Exaltation de la matière. Passion. Communication intense où, des plissures et des torsions réalisées à même la main, jaillissent des bas-reliefs.Ces formes, moulées et non sculptées sur cuivre, font éclater le cadre classique du rectangle et du carré pour propulser dans l'espace des formes insolites ayant souvent comme enjeu central, le cercle…C'est ainsi qu'il entreprend d'expérimenter la peau.La peau outre la référence aux manuscrits des anciens représente, aux yeux de Farid Belkahia, un palimpseste où s'inscrivent les différentes strates culturelles… Quant aux signes graphiques, la flèche, la spirale, le triangle, leur référence à une symbolique plus universelle, jointe à des signes tifinaghs, questionnent toujours et encore les grands enjeux tant des origines identitaires que celles de repères historiques et civilisationnels…

Abdelkebir Khatibi

Romancier et poète de l'altérité

1. Un 2. Deux

Œuvre remarquable, d'un artiste-chercheur, attaché à l'autonomie alchimique de la matière, explorant aussi bien les arts usuels que cet espace indéterminé entre peinture et sculpture. Il affronte le cuivre, puis la peau tendue sur des planches de bois avec une énergie telle que sa translucidité, traitée techniquement, adoucit légèrement sa tension. Il y décore signes, symboles, emblèmes, formes nettes, pictogrammes oubliés, diagrammes sexuels ou astraux.Aide-mémoire qui lui sert d'imagerie, de rêverie sur des traces archétypales, et dont il fait un puzzle ou une série, où le joueur (l'artiste) est en même temps partie du jeu.

C'est son personnage de constructeur d'emblèmes qui se met en scène, fétichisé par ses masques. Il se met aussi en risque, adaptant systématiquement la résistance du matériau à son énergie propre », aux formes qui se composent et se décomposent devant vous. Tout est donné à voir sans réserve. La couleur (ocres, rouges ; jaunes, bruns, noirs, les bleus aussi) est une simulation des jeux du corps de l'artiste, des ses amours forgées dans la transmutation du matériau.

Jacques Leenhardt

Sociologue et critique d'art

Farid Belkahia habite justement sur cette terre qui s'étend à l'ouest de l'Atlas et que borde l'eau enveloppante de la mer océane. Du point de l'univers où il se trouve situé, l'infini aquatique invite à l'imagination. D'onde en vapeur, de vapeurs en nuées, c'est la forme même des nuages qui fournit son lexique à sa main cartographique.

Mais l'artiste Belkahia ne se prend pas pour un géographe, malgré l'ombre que projette Idrisi sur son travail.Les déformations que l'on peut constater aujourd'hui sur la carte d'Idrisi ne l'intéressent pas tant que sa fantastique puissance, toute conceptuelle, de mise en forme du monde. Car l'époque pense le monde fini et limité et la forme de la mappemonde qui en répète la clôture symbolique renforce cette impression. Idrisi sait -du moins le sent-il- qu'au-delà du fini s'étend encore le territoire de l'angoisse et du rêve.Au-delà de l'œil, le néant des brumes.